El GRAN THEATRO CERVANTES : Un anachronisme à Tanger

 

Bientôt cent années qu’il aura été construit. Cent années, qui ont vu se succéder gloire puis oubli, ascension et débauche. Du haut d’une colline a la sortie de l’avenue pasteur, on le retrouve : toujours debout comme par défi, il nous lance un regard accusateur.

Le Grand théâtre Cervantès nous nargue dans son agonie.

Sur ses vestiges, des dessins, évoquant des personnages de théâtre longtemps oubliés.  Sur la magnifique terrasse qui domine la mer, des statues d’anges figés dans le temps, dont les moisissures cachent à même les traits, jouant une quelconque mélodie centenaire.

Et puis, au dessus des grandes portes qui mènent au théâtre, une enseigne aux couleurs délavées…Gran théatro espagnol, y est il écrit. Oui, grand, et toujours aussi majestueux qu’il l’avait été presque 100 années auparavant.

C’est un théâtre lépreux, détruit, qu’il devient aujourd’hui. Les fenêtres obstruées par des planches en bois ne laissent pas passer le moindre rayon de soleil et, si ce n’est la lampe du guide, l’endroit aurait été plongé dans une obscurité complète.

Dans le hall, malgré la poussière, de belles céramiques sont toujours visibles.  Celle de Don Quichotte de la Manca sur son cheval se battant fièrement contre des dragons, est de loin la plus impressionnante. Le toit est couvert de dessins. Le plafond d’un bleu d’azur, voit ses morceaux choir les uns après les autres… Et sous ses pieds, les rangées de sièges en bois, qui accueillaient au temps de leur splendeur 1400 spectateur…en poussière.

Des débris, c’est tout ce qui reste de ce bijou architectural pillé jusqu’à la moelle. On ne peut compter les vitraux, les lustres, les robinets, les toiles, les décors ou les tentures qui sont allés orner les magnifiques maisons de Tanger…

Mais revenons cent années auparavant, à cette époque de gloire, où l’art était à son apogée ; au jour où la petite ville de Tanger vit naître en son sein cette petite perle artistique. Le  grand théâtre Cervantès était loin d’être le premier dans son domaine, à l’époque. Bien avant,  le Théâtre de la Zarzuela, le Salon Impérial, The Tivoli Théâtre et Romea, caractérisaient l’enchantement d’une existence artistique heureuse au début du siècle. Mais néanmoins, sa venue n’était pas accueillie avec moins d’enthousiasme que ces prédécesseurs. Le grand théâtre Cervantès, œuvre de l’architecte Diego Gimenez comptait pour le plus grand théâtre de l’Afrique du nord.

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C’est Manuel Pena Esperanza, richissime propriétaire des plus grandes terres au Maroc, et sa femme, qui prirent le projet en main. Le bâtiment prit le nom d’un grand poète espagnol « Miguel de Cervantès » et fut officiellement inauguré le 12 décembre 1913, deux ans après le début de sa construction.

Plusieurs artistes des plus connus peuplèrent son plancher. On compte notamment les plus grandes vedettes de la chanson espagnole de l’époque : le ténor Antonio Caruso, le baryton Tito Ruffo ou la cantatrice Adelina Patti, puis d’autres acteurs connus à l’époque comme Carmen Seville et la grande Catalina Berreno qui révolutionna la chanson et la danse classique avec son jeu de castagnettes.

En 1929, “Othello” de Shakespeare, fut présenté en anglais, obtenant un succès sans précédent devant un public arabe et espagnol. Puis se sont succédées les grandes œuvres, jouées sur la modeste scène de Cervantès. De saladin (Saleh Eddine l’Ayoubi) (1929) à Majnoun Leila (1934), l’œuvre célèbre du grand écrivain Ahmed Chawqi , en passant par l’immortel « Romeo et julieta » dont on louait encore le jeu des mois après sa sortie de scène.

Le grand Théâtre Cervantès fût aussi le lieu approprié pour les grandes veillées de nuit, les festivités de fin d’année, festivités commémoratives, ainsi que les réunions culturelles. Mais encore, loin d’être satisfait d’abriter les piliers de l’art, le grand théâtre Cervantès fut aussi le lieu de nombreux meetings antifranquistes pendant la guerre d’Espagne et, durant la guerre d’Algérie.

Le temps passant, le théâtre s’est petit à petit métamorphosé. Transformé en salle de catch puis de cinéma, il a été abandonné par l’Etat espagnol, qui en est toujours le propriétaire. En 1928, ses richissimes propriétaires, Manuel Peña et son épouse, Esperanza Orellana, l’avaient, en effet, cédé à l’Espagne pour qu’il continue à assurer la présence culturelle ibérique à Tanger. Mais les imbroglios diplomatico-administratifs entre Madrid et Tanger ont emporté le théâtre, qui est désormais loué à la municipalité pour un dirham symbolique.

Aujourd’hui, il gît à l’abandon, sans autre occupation que de compter les grains de poussières s’amassant sur son corps et de ressasser les souvenirs d’un passé glorieux…

Le Grand théâtre Cervantès à Tanger n’est aujourd’hui rien de plus qu’un anachronisme flagrant, qui fait soulever de temps à autres quelques sourcils curieux mais qui le plus souvent fond dans le décor d’une ville ravagée par la modernité…

Iness Jlibene
#TeamSkies

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