« Je ne peux pas penser… je pense que je ne veux pas penser » Revue de la Nausée de Jean-Paul Sartre

Il faut discuter de Jean-Paul Sartre et de sa nausée existentielle.

La nausée de Sartre va au delà du malaise physique ressenti lors d’une indigestion, ici ça parle du malaise de l’être. Ici c’est l’existence, cette ‘sorte de fumée’ qui fut avalée de travers par le protagoniste, Antoine.

En effet, Antoine en a marre d’exister, du coup il décide de se faire dégurgiter  l’existence de son corps car il la sent de trop. Antoine est un trentenaire facilement imaginable avec un dos courbé et des rides lui tatouant le visage et les mains comme des pattes de scolopendre. Mais ce n’est qu’un trentenaire. Encore jeune mais tellement troublé.

Antoine est un homme angoissé, sujet à une agitation de la pensée qu’il essaie de déverser dans son journal (La nausée) tant bien que mal car, des fois il retranscrit avec exactitude le courant monotone et solitaire de sa vie, mais d’autres fois, là où le malaise devient insupportable et que l’existence le prend par les tripes, il a du mal a recracher ses mots, il a du mal a bien visualiser ses idées et décrypter ses pensées. Mais c’est dans ces passages là où réside toute la beauté du récit, c’est lorsque Antoine est le plus tourmenté par ses ruminations sur l’existence et qu’il s’expose le plus crûment que le texte devient beau.

Mais pourquoi Antoine a-t-il si peur à l’idée d’exister, et surtout à l’idée de penser à l’existence ? Ici on voit se retranscrire le célèbre adage de Descartes « je pense, donc je suis » sous forme d’un engrenage de pensées et de bribes de vie quotidienne le long de 240 pages. Car c’est cela la raison d’être du livre : que l’existence est la pensée (ou la nausée, au choix).



Antoine ressent un malaise qu’il essaie de décrire, d’expliquer au fil des pages. Il pose des questions sur l’existence, sur la pensée. Et sur la Nausée qui le submerge. « La Nausée me laisse un court répit. Mais je sais qu’elle reviendra : c’est mon état normal. » Il se demande aussi si c’est la pensée qui explique l’existence, et si celle-ci va s’arrêter une fois que l’homme ne pensera plus : « au prix de quel effort ai-je levé les yeux ? Et même, les ai-je levés ? ne me suis-je pas plutôt anéanti pendant un instant pour renaître l’instant d’après avec la tête renversée et les yeux tournés vers le haut ? »

Au fur et à mesure qu’on avance dans le texte, on a l’impression qu’Antoine est plongé dans un cercle vicieux où une pensée le tire vers une autre pensée… cette réflexion sur l’existence et sa connexion à la pensée semblent le mener à bout « Je me lève en sursaut : si seulement je pouvais arrêter de penser, ça irait déjà mieux. Les pensées, c’est ce qu’il  y a de plus fade. Plus fade encore que la chair. »

Finalement, le but n’est pas de trouver des réponses ultimes à ses questions, mais à comprendre sa Nausée, et que ses pensées ne vont pas à s’arrêter tant qu’il existe.

Personnellement, j’ai apprécié le roman. Peut être que cette phrase reste peu convaincante mais je la garderai comme préambule quant à mon avis sur le roman. A vrai dire cela va au delà d’une simple phrase exprimant un penchant positif ou négatif pour un livre. Car ce livre, s’il a été écrit, ce n’est pas pour être apprécié, aimé, chéri, haï ou autre. Il n’a pas été fait pour activer les puces émotionnelles car il ne s’adresse pas au cœur. Vous savez sans doute ou je vais en venir : ce livre a été rédigé partant d’une idée, une réflexion, d’un développement de pensées, et il s’adresse sans nul doute au cerveau. La lecture de ce livre ne provoquera rien d’autre qu’un processus de réflexion sur la question qu’il adresse. C’est ça. Ce livre est lu pour être réfléchi.

Là je peux le dire : j’adore ce livre. Car au fur et à mesure que j’entre dans l’être d’Antoine via son journal, je ne cesse de me poser des questions sur lui, et pourquoi le fil de ses pensées dérive-il de cette  façon, pourquoi choisi-il la pente ardue de la réflexion existentielle et qu’est-ce qui a bien pu déclencher cela, si c’est le vide, si c’est l’excès de son intellect, si c’est de la mélancolie, si c’est de la dépression, si c’est vrai, s’il faut penser ainsi…

« A présent, quand je dis ‘je’, ça me semble creux. Je n’arrive plus très bien à me sentir, tellement je suis oublié. Tout ce qui reste de réel, en moi, c’est de l’existence qui se sent exister. Je bâille doucement, longuement. Personne. Pour personne, Antoine Roquetin n’existe. Ça m’amuse. Est-ce que c’est ça, Antoine Roquetin ? C’est de l’abstrait. Un pâle petit souvenir de moi vacille dans ma conscience. Antoine Roquetin… Et soudain le ‘Je’ pâlit, pâlit et c’en est fait, il s’éteint. »

Question de style, question de référence, question de goût, question d’absurdités. Jean-Paul Sartre n’en finit pas de séduire le lecteur avec la richesse son style, très fluide, très bien modelé, très bien réfléchi. Les descriptions s’enchaînent au fil des pages sans casser le rythme ou devenir trop lourdes.

Il y a aussi, vers la fin, la rencontre d’Antoine avec Anny. Le discours tenu par les deux fut des plus intéressants dans le livre. On sent les deux adultes tellement fatigués, tellement lassés de la vie et de ses complications, tellement consumés par leur pensées qu’il sentent que tout foire, que tout change et se transforme, qu’ils respirent irrégulièrement et que pourtant, ils continuent, ils sont toujours là, le souffle passe toujours. « Oh ! Des changements intellectuels ! Moi j’ai changé jusqu’au blanc des yeux. »

La Nausée est un roman classique dans le genre philosophique qui traduit, décrit et essaie d’expliquer la pensée existentialiste célèbre de Jean-Paul Sartre « j’existe parce que je pense ». Ça pousse le lecteur à réfléchir aussi, ça le tient en haleine, et cela mieux qu’un Thriller. Là, on suit un solitaire parcourir les pages de son journal de pensées « trop réfléchies, trop intellectuelles » on l’aura compris, sur l’existence, son sens et son essence, son aboutissement, son intérêt même.

 Bouziani Basma
#Teamskies


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