Rétrospection d’une âme aseptique

On n’a besoin que d’amour. Oui, au fond c’est tout ce qu’on veut. Aussi simple que ça, des bras protecteurs et une autre vie où exister. Avec cela, on se réveillerait même au petit matin dans un vieux cabanon perdu dans les bois. Nierais-tu ? Qu’on t’arroserait de quelques gouttes d’amour que tu ne remarquerais même pas les toiles d’araignée au dessus de ta tête, ni la vaisselle de la veille en équilibre précaire que la perspective d’une nuit près de la cheminée t’avait fait amonceler à la hâte. Tu ne remarquerais pas le parquet grinçant, ni le faible débit d’eau. La fenêtre du salon est toujours cassée, te diras-tu, il faudrait faire mettre des planches à cause des courants d’air. En un bâillement tu penses : ‘Une planche est assez, elle ferait l’affaire’.

L’air du matin est frais, si exquis que tu te sens renaître. La rosée sur les fleurs du jardin te salue, ainsi que la symphonie de roucoulements résonnant dans l’air. Tu respires profondément. Un petit sourire, qui se dessine chaque matin déjà, sans que tu le remarques pour autant, apparaît sur ton visage reposé.

Tu ne sais pas quelle heure il est, il importe peu. Vois-tu, Le tic tac de l’horloge n’est la que pour t’accompagner alors que tu t’évertues à laver les plats de la veille en faisant un minimum de bruit. Tu fredonnes un air de Barbara, et enchaînes avec du Piaf. Une petite cantate, fa sol do fa…L’odeur de son café taquine tes narines… N’était pas si maladroite quand c’était toi…voudrait-il des toasts ? Il en a pris hier. Oh et puis zut, il n’y a plus de marmelade. Tu devrais en faire l’après midi …

Un orchestre joue dans ta tête, tu tournes en pirouettes en mettant la table. Le bleu de la nappe est si harmonieux, et les muguets que tu as soigneusement cueillis puis plongés dans une gorgée d’eau l’embellissent. Les violons jouent leur dernier solo. Tu passes devant le miroir, t’arrêtes une demi-minute. Tu arranges tes mèches rebelles du bout de tes doigts, et souris en pensant à ce qu’il dirait quand il verrait sa chemise préférée te servant de robe du ‘matin’.



Et puis tu traverses la porte de la chambre, et il est là. Ton homme. Celui qui déclenche chaque jour le processus chimique de la sérénité et de la bonne humeur. Celui qui te fait passer des nuits blanches et des journées en Rose. Tout ce dont tu as besoin, dans un corps fait de chair et d’os.
Tu entres dans la chambre à grands bruits, tu le réveilles avec des rires et des chuchotements, tu ouvres les volets pour laisser entrer le soleil. Il sourit, les yeux à demis fermés. Il grogne, mais finis par ouvrir les yeux et rejoindre ton rire chaleureux. Il te parle, t’encercle de ses bras, s’étire paresseusement, puis tente de gagner la bataille de qui s’emparera du drap. Sans grand succès comme l’accoutumée. Car il perd royalement et te suis peu après à la salle à manger. Piaf alors ne se joue plus dans ta tête, mais dans le gramophone ancestral qu’il a hérité de sa grand mère. La maison tremble sous les trémolos de sa voix. Vous chantez en cœur, et mangez de bon appétit. Vous êtes heureux.

Ceci dit à peine ces images auront traversé ton esprit, que tu t’empresseras de les balayer au loin. A Toi, femme moderne et émancipée, luttant pour gravir les échelons de la hiérarchie dont l’accès au simple premier palier demande sept années d’études et de sommes déboursées, cette ode au bonheur semble usée et désuète. Elle t’évoque les contes de fées, et ramène à la surface des souvenirs d’enfance. Elle t’évoque l’innocence que ton cerveau d’individu x dans l’inconfort de bureaux immaculés a décidé de bannir. Bannis oui, tes rêves de simplicité et de petits plaisirs. Ceci reviendrait à faire cent pas en arrière, à jeter aux orties tout le capital d’argent, de temps et d’efforts déboursé. Les investissements non rentables ne sont pas tolérés, ainsi pour éviter tout gâchis, tu cultives le goût des grands plaisir. Tu nourris ton ambition en méprisant les non ambitieux, et te surprend à apprécier le condamnable : la dévotion à l’impersonnel.

Vois comme tout le charme est maintenant rompu. Quelle bêtise que d’enjoliver l’échec professionnel, tandis que tu vises les plus hauts sommets. Tu te dis que toi aussi, tu es heureuse. D’un bonheur forcé, qui atteint son summum quand la transaction est réussie, et rechute avec les fluctuations du marché. Tu avais rêvé d’amour, et avait imaginé ses formes sur tes carnets de collégienne. Mais maintenant, tout cela est dépassé.
C’en est assez maintenant, ton temps est précieux. Tu sors ta tablette en attendant que le moteur réchauffe la voiture. Tu passes un appel, et refait ton rouge à lèvres. Puis avant de démarrer, tu étires tes lèvres en un sourire mécanique. Tu redresses ton dos, et tu t’engages sur l’allée.

Et peut être pendant un petit instant, te permettras-tu d’y réfléchir. Coincée dans un embouteillage, avec le son des klaxons familiers montant de plus en plus haut, tes pensées iront divaguer à ton insu. Et juste avant que la file de voitures ne se disperse, tes traits s’affaisseront, et tu réaliseras qu’au fond une part de toi sera toujours triste. Triste de ne pas être cette femme simplette, petite, inutile, mais heureuse que tu as choisi de ne pas devenir.

Iness Jlibene
#TeamSkies


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